Offerte au Musée d’Ixelles en 1906 pour une salle consacrée à son ami Octave Maus, cette Maternité est une des nombreuses scènes d’allaitement réalisées par Maurice Denis. L’artiste français photographie et peint inlassablement sa muse Marthe Meurier, qu’il épouse en 1893, ainsi que leurs nombreux enfants. Dans ce petit tableau tendre et intime, il figure Marthe en train de nourrir leur seconde fille, Bernadette dite Badette, née en avril 1899. Le motif de la mère allaitant l’enfant s’inscrit dans une tradition millénaire, renvoyant dans le christianisme à la Vierge Marie nourrissant Jésus de son sein. Incorporant un rayon de lumière qui illumine le sein blanc et la tête de l’enfant, Denis confère une portée sacrée à sa vie de famille – un enjeu central dans le projet esthétique de ce fervent catholique, qui tient à « ériger les choses belles en immarcescibles icônes ». Cette Maternité manifeste aussi toute la modernité de sa peinture. Membre du groupe d’avant-garde nabi cherchant à libérer la peinture des contraintes mimétiques, Denis a fameusement rappelé en 1890 « qu'un tableau (…) est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Ce positionnement transparaît dans ce tableau, à la surface tapissée d’innombrables virgules et tirets de peinture. Denis simplifie et stylise les formes, notamment des visages, ce qui contribue à accroître l’universalité de la scène. Si ses voyages en Italie rappellent à Denis le modelé classique (la figure de Marthe, tout en volume), Denis suggère la robe du bébé par un simple aplat clair, scandé de touches bleues et vertes. Ces points de couleur se fondent dans l’habit de la mère, d’une couleur complémentaire – expression picturale de la filiation. Par son mariage de tons doux extrêmement harmonieux, cette Maternité confirme le talent de coloriste de l’artiste. L’historienne de l’art Catherine Lepdor voit d’ailleurs en Denis le « roi du rose », la couleur formant l’arrière-plan de cette icône moderne.